Extraits du poème d'Adèle Nègre lus par l'auteur, 08.2017 (3 min)
mercredi 6 septembre 2017
De sous le tilleul (trois lectures d'un poème d'Adèle Nègre)
mercredi 21 juin 2017
Leçon du regard
Walker Evans
Un bien beau parcours, exigeant
et sobre, que celui de Walker Evans présenté par le Centre Georges Pompidou depuis
le 26 avril et qui court jusqu’au 14 août 2107.
Réel plaisir, donc, de revoir des
tirages de plusieurs de ces photographies connues et d’en découvrir beaucoup
d’autres mais - et cela paraîtra présomptueux -, quittant les lieux, éprouver
un sentiment mitigé, voire une certaine incertitude quant à l’approche de
l’œuvre et la signification suggérée par les sections d’accrochage.
Le choix thématique insiste sur
ce que le commissaire de l’exposition qualifie de vernaculaire tant pour les
sujets que pour la méthode adoptée par le photographe. Certes, les regards de
Walker Evans se portent tout particulièrement et très tôt sur les signes
graphiques des villes et particulièrement sur les jeux d’écritures qui s’imposent
aux façades ou vitrines, mais aussi sur l’architecture, les êtres et les
objets. Cette fascination pour les enseignes des magasins, les panneaux
publicitaires renvoie moins à une identité de l’américanité qu’à une
sensibilité assez surréaliste des lieux et de l’époque. La filiation Atget, Abbott
évoquée en début de parcours, dont on retrouve en aval les échos, aurait ainsi pu
être complétée avantageusement par l’influence qu’ont pu exercer Brassaï ou Man
Ray.
![]() |
Penrose, 1936 / Evans 1935 |
Pourtant, moins qu’un travail sur
les porosités multiples et les signes avant-coureurs qui sont présents dans le
travail de Walker Evans et qui participent de fait à établir sous forme
d’inventaire une image de l’Amérique - on pourrait presque dire à en inventer
l’identité - la dimension proprement photographique de cette démarche - sa
fonction autant que sa forme, soit sont écriture - reste ici cantonnée à une
lecture finalement assez commune, attachée aux sujets ou à l’histoire, comme
s’il n’était pas possible de considérer autre chose que ce que l’image donne à
voir. Comme pour tout grand artiste, si le choix des thèmes repose sur une
obsession, le sujet n’est pas l’objet de l’image, mais le support d’une réflexion
plus profonde sur les moyens et les enjeux du véhicule choisi.
Par exemple, les portraits dits
« des classes populaires » qui attestent d’une forme d’empathie, ne
sont pas si éloignés, dans le dispositif de prise de vue, de ceux de la
statuaire africaine (tient encore un point commun avec le Surréalisme !), ou
des structures des bâtiments. La frontalité choisie par Walker Evans dit cette
intention de réduire tout effet de style marqué, toute dramatisation, tout
récit superflu - quels que soient justement les motifs - afin d’assurer une
neutralité du regardeur. Le travail par séquences, qui par là même indique une
procédure quasi systématique, traduit cette idée du catalogue sans pour autant
en épuiser le motif puisque ce n’est pas l’aspect documentaire qui l’intéresse
mais la charge de sensible dont témoigne justement - sans pathos - le
prélèvement qu’il effectue. Il n’y a en ce sens aucune différence d’un point de
vue purement photographique entre les écritures blanches tracées sur une
vitrine et les détritus accumulés dans un caniveau, tous deux disant sans
détour ce qu’est au fond une graphie produite par la lumière.
![]() |
W. Evans, Façade en tôle ondulée, 1936 |
« Quand je suis arrivé devant, j’ai été
surtout pris par la lumière transversale sur la tôle ondulée. Cela était en soi
tellement beau que j’ai installé mon appareil, bouleversé par cette surface,
transporté par l’aspect nu de cette façade en trompe-l’œil, par la façon dont
le tas de sable venait s’y adjoindre. La photographie est une réaction
instinctive à un objet plastique. »[1]
On retrouvera d’ailleurs cette
question aussi bien dans les portraits de métayers conjuguant figures et bardage
des habitats, dans les intérieurs modestes que magnifie la rigueur des
cadrages. Aussi, il semble que l’attention portée au figures, aux lieux ou aux
objets ordinaires ne sont qu’un point d’appui à la quête d’une valeur absolue
de ce que peut donner à voir un photographe et dont la culture littéraire
autant que visuelle, qui est la sienne, permet de rendre visible les jeux
d’équivalences formelles et symboliques entre une pince, un masque ou un visage
buriné, entre une équerre et la géométrie d’une architecture. Autrement dit,
c’est la dimension iconique qu’il débusque au-delà de ces inventaires, non pas
seulement celle d’une société donnée, mais de façon beaucoup plus intemporelle,
celle qui affleurant dans les signes fonde l’humanité.
[1] - citation figurant dans
la plaquette d’exposition, tirée d’un entretien entre Walker Evans et Leslie
Katz, 1971
_____________________
Walker Evans -- Centre Georges Pompidou, 26 04 / 14. 08 2017
jeudi 15 juin 2017
Des gouttes de lumière
Paul de Pignol
1 - Archipels
A première vue, ce que donnent à
voir les dessins de Paul de Pignol, pourraient être des constellations,
myriades de petits ronds noirs, gris, blancs qui semblent flotter dans la page
et l’envahissent selon un mouvement centripète ou centrifuge. On pourrait donc croire
à un ciel étoilé, aux escarbilles d’un grand feu dans la nuit, ou, changeant de
focale, envisager une vue macroscopique d’un organisme cellulaire… Il y aurait
donc ici l’exploration d’un territoire qui, selon la distance ou le point de
vue que l’on adopte, aurait à voir avec la matérialisation du principe
Pascalien.
Le processus utilisé, pour ces
grands dessins monochromes, est celui d’un poudroiement de graphite appliqué d’abord
de façon plus ou moins régulière par tamponnages sur la surface du papier,
formant des nappes sombres, mais pas totalement opaques, sur lesquelles des
retraits de matière sont produits ensuite par gommages ponctuels et circulaires,
faisant ainsi remonter la zone claire du support.
Ce principe de clair-obscur, détachant
fond et forme, qui induit par là même une profondeur, s’inscrit évidemment dans
une tradition classique de la peinture, mais n’est pas pour autant si éloigné
que cela des enjeux de la photographie. On se souviendra, par exemple, autant des
premières images des Pictorialistes aux textures piquetées, qui suggèrent, plus
qu’elles n’affirment les sujets représentés, que cette séquence mythique du
film (Blow-Up d’Antonioni où le
regard est invité à plonger progressivement, vertigineusement dans l’insondable
grain d’un cliché. Dans les dessins de Paul de Pignol, c’est au contraire par
un lent effet de zoom arrière que se révèlent ces figures atomisées.
On retrouvera, dans ses
monotypes, cette même logique du retrait de matière qui façonne par petites
particules suspendues l’aura de présences. En une suite de cinq petits formats
il décline ainsi le surgissement d’un visage. Sur l’encre grasse et opaque de
la plaque, à l’aide d’un coton-tige sec ou imbibé d’essence il perfore le noir
pour en dégager une nébuleuse en réserve que quelques accents plus incisifs
suffisent à transformer en silhouettes capitales.
Les deux questions récurrentes
qui traversent les approches graphiques de Paul de Pignol sont évidemment
celles de l’entre-deux entre figuration et abstraction et celle de la lumière
comme moyen de cristallisation, voire de fixation, de ce jeu de balancier où la
figure surgit du néant comme l’image à la surface d’une feuille argentique dans
le bain du révélateur.
2 - Chère chair

C’est en agençant,
en juxtaposant, ces minuscules sphères, formant
des grappes, que Paul de Pignol provoque l’apparence d’indicibles figures. Réalisées
à la cire sur armatures, ces pièces originales seront, pour certaines, coulées
en bronze, un bronze noir lustré, dont chacun des petits reliefs convexes qui
constituent l’enveloppe visible renvoie à cet archipel de points lumineux que
traduisent aussi les dessins.
L’une des sculptures, intitulée Gisant est un assemblage de deux parties
en deux matériaux distincts. La cire rouge, légèrement translucide, repose sur
la longueur d’une poutre en bois maculée de taches sombres : sphères et
pavé dialoguent pour dire ce paquet fragile posé sur la fibre rêche et
compacte. Une nature morte de fortune que l’on prendrait volontiers pour les
fruits d’une récolte oubliée dans un coin de grange, mais aussi, comme son
titre l’indique, celle d’un défunt allongé, préparé, pour traverser les longues
ténèbres. Le raisin, le vin, la chair et le sang, un morceau de bois, la
branche d’une croix… Cette idée de
corps, simple carnation sensible que le métal n’a pas encore figé, pérennisé,
tient de la déposition et pourrait par une lecture plus biblique dire davantage
encore. Qui parle d’incarnation ?
__
Libellés : notes
chroniques,
de Pignol,
dessins,
sculptures
mercredi 14 juin 2017
Ainsi sont faites les couches enchevêtrées des songes
Florence Dussuyer
Le cycle des peintures de
Florence Dussuyer intitulé Les endormies,
qui se développe depuis 2014, contient le motif insistant, lancinant et lascif
de figures allongées parmi des étoffes qui pourraient être celles d’un lit. Ce
qui frappe d’emblée dans ces compositions, si on les considère dans leur
ensemble, c’est la lente évolution de la relation entre le ou les corps et les
contextes où ils se trouvent.
Dans Sieste Bleue en 2014, c’est
une figure diffuse qui est posée sur un fond traité en nappes claires; à peine
dessinée, la tache lumineuse de ce corps replié sur lui-même tient de la
douceur nacrée d’un cauri posée sur une plage. Le repos de
Narcisse, qui relève moins de la
figure mythologique telle qu’elle est souvent figurée en son reflet, surprend
dans son sommeil - non pas un jeune homme - mais une jeune femme calée entre
les coussins de ce qui pourrait être un canapé mais dont les formes arrondies
et vaguement polies évoquent la consistance de galets au lit d’une
rivière. Rose-Marie repose dans le
désordre de tissus froissés dont le rendu des textures autant que la gamme
chromatique rappelle plutôt, dans la partie supérieure, celles de pierres roses
cristallines et, dans la partie inférieure, la transparence à peine troublée
d’un bassin naturel, tandis que Claudia,
discrètement juchée au sommet d’une vague minérale sur laquelle se détachent
des motifs de pétales bleus, s’est assoupie au ruissèlement discret d’une
source.
Parfois le
corps est enseveli et parfois il surnage d’entre ces motifs floraux, d’entre ce
qui n’est plus tout à fait le pli d’un textile mais, déjà, aurait l’apparence
tantôt du liquide tantôt du solide (roche d’un conglomérat étrange) mais aussi
de la chair. Le corps s’enfonce sans peser, flotte entre deux eaux, disparaît
absorbé dans ces cataractes fluides qui coagulent en poches compactes ou se
dissolvent en dentelles d’écumes. Parfois encore le tissu qui abrite l’endormie
n’a plus de poids, n’a plus de base ni d’assise : il tient en l’air comme
par enchantement, comme en rêve (Esja),
tout en dégorgeant comme c’est aussi le cas pour Philomène des filets de rouges; en effet, dans ce tableau le tissu
vert parsemé de corolles blanches se fait peau animale écorchée et même à ses
extrémités viande sanguinolente. Le sommeil, avec ou sans raison, produit ses
monstres.
En 2016,
c’est toute une faune qui vient peupler le décor de ces scènes : banc de
poissons rouges, flamands roses, éléphants, canards, lapins, cerf, troupeau de
bisons… Une animalité domestique et sauvage qui s’interpose, troublant
l’apparente quiétude des dormeuses. Les fonds neutres et uniformes, ou tendus
de tentures de motifs sobres, font momentanément place à des paysages
sylvestres ou des citations d’œuvres (la tapisserie de La dame à la licorne dans Anne).
Contes et légendes, mythes ou récits semblent alors nourrir les rêves des
belles endormies. En 2016, toujours, dans la solitude des draps se glissent des
partenaires. Sans que les positions des figures n’en soient tout à fait
modifiées, ces couples enlacés dans la somnolence renvoient très certainement à
un après des accouplements et des jeux érotiques représentés sans détour dans
une série d’aquarelles, justement nommée Les images manquantes, réalisée sur la même
période.
Les endormies, ensevelies plus ou moins profondément dans le fatras
de draps, le moelleux d’édredons ou de couvertures ornementées, ne donnent que
rarement à voir la totalité de leur anatomie. Le plus souvent ce ne sont que
des parties : les angles repliés des bras qui font nœud autour de la masse
d’une chevelure (souvent brune mais pas seulement), le rose d’une joue; il
arrive aussi qu’un sein, des jambes ou des cuisses en émergent comme c’est le
cas pour Corinne, et Noémy. Ce jeu entre les fragments
visibles de peau nue et les enveloppes d’étoffes qui couvrent ou dissimulent se
conjugue avec la présence discrète de sous-vêtements (ici la bretelle ou le
bonnet d’un soutien gorge, là une culotte) et est l’indice d’une représentation
qui, tout en explorant l’abandon du corps et une certaine intimité féminine
(dans le sommeil), n’use pas de la thématique du corps - tout au moins dans ce
cycle - pour y y offrir une nudité crue : la sensualité indolente plutôt
que la sexualité. Mais, si il y a une forme de pudeur ou de discrétion dans ce
qui nous est livré des personnages, l’aspect charnel se trouve certainement ailleurs,
dans la chair avouée des tissus, dans l’onctuosité des pâtes, dans les voiles
légers qui révèlent les dessous de l’image et laissent le regard sonder dans
les strates de peinture. La chair n’est pas dans les lignes de ces corps
souvent blancs et presque évidés, mais dans les matières et les jeux de glacis,
dans l’effusion de pigments précipités, dans le grain effleuré de la toile de
certaines petites études (Myriam).
Qui sont
ces endormies qui n’ont pas toutes un visage mais qui, par contre, ont un
nom ? Asuman, Ivana, Jelena, Eléna, Kamna, Roseline, Sangita, Janeh, Miroslava,
Ceren, Linh,.. autant de patronymes dont certains aux consonances rares
ou étranges qui devraient en toute logique décliner des silhouettes, des
corpulences ou des pigmentations différentes alors même qu’au regard des
fragments de corps montrés - et à quelques exceptions près - ceci ne se vérifie
pas vraiment. Au contraire, ces dormeuses se ressemblent toutes un peu et
d’autres indices, comme par exemple la récurrence des motifs décoratifs,
laissent deviner qu’il y a bien des invariants de figures et de lieux dont
seuls l’assemblage des formes et des couleurs, voire des matières, ne désignent
pas des personnes derrière des noms, mais plutôt des caractères de personnages
réels ou rêvés, des climats tissés. Quelles que soient leurs histoires ou leurs
songes, ses assoupies d’un instant, seules ou accompagnées, ces dormeuses
englouties sous des literies chamarrées ou nageant entre des strates mouvantes
pourraient au fond n’être qu’une seule et même rémanence, qu’une seule et même
figure.
Que le
sommeil montré en ces déclinaisons oscille entre l’apaisement et l’agitation,
l’abandon alangui ou l’inertie profonde pourrait laisser croire qu’il ne s’agit
là que d’innocentes scènes de genre, renvoyant aux diverses propositions qui
marquent particulièrement l’histoire de l’art et plus particulièrement celle la
peinture. On pensera aussi bien, par exemple, à la pose relâchée de La Jeune fille endormie de Balthus ou à
celles des pochades de Delacroix ainsi qu’à certains dessins de Fragonard et
plus encore à l’ambiance étrangement aquatique de la Danaé de Klimt.
Il semble cependant que le sommeil dont il est ici question dans les
compositions de Florence Dussuyer ne soit qu’un prétexte ou un alibi pour
raviver des questions plus profondes, plus secrètes sans doute, des obsessions qui
touchent au désir et à ce que génère l’état de semi-conscience des rêves, par
et dans les traitements non des corps dessinés mais de la peinture qui les
entoure, les couvre, les traverse. Il faudra selon l’expression consacrée
apprendre à se méfier de l’eau qui dort.
On aura observé que le jeu des
métaphores plastiques et langagières qui sous-tendent ces peintures tournent
autour des tissus, celui de la peau, celui des étoffes, celui de la toile. Les
tissus des corps y sont diaphanes ou opaques, souvent cernés d’une ligne de
graphite fragile, presque tremblée par endroits qui les opposent à ceux de la
literie ou des fonds qui sont brossés plus largement, combinant des enduits
épais, des flaques de couleurs diluées, des concrétions rugueuses, des myriades
de touches, de taches ou de signes répétés, intriqués. Ce traitement dissocié
forme/fond qui rappelle aussi bien les préoccupations plastiques de Degas ou de
Klimt (ou celles proches de son contemporain viennois, Schiele), emprunte aussi
aux jeux des enchevêtrements de plans chez Vuillard (surtout dans les contacts
des éléments graphiques traités en frontalité, mais aussi pour les tons en
camaïeux) qu’aux ambiances feutrées de Bonnard et encore aux métamorphoses
colorées des pastels de Redon. L’art ornemental et floral des enluminures des
livres d’heures ou les lacis des arabesques des miniatures persanes, celui des
tapisseries victoriennes de Morris et de Bradley, mais encore, évidemment,
l’allusion aux estampes japonaises, forment ce réservoir infini d’une syntaxe
ici hybridée. La vieille question de la prédominance de la ligne ou de la
couleur, qui opposait les Classiques et les Romantiques et qui a occupé tout un
pan de la production artistique du 20ème siècle se voit ici reposée
avec un équilibre dont de balancier penche néanmoins du côté de la couleur. Et
l’on se surprend à penser que lorsque les figures des dormeuses se fondent
finalement dans cette vague complexe de matières et de couleurs (Janeh, ou le n°9 de la série Ces instants vulnérables), ce qui pointe relève d’une
abstraction parfois proche de propositions du Pattern-Art, telles les œuvres de
Zakanicht.
Certains états des travaux
photographiés en cours de réalisation donnent à comprendre en partie le
processus. Ainsi, gageons qu’avant toute chose la toile blanche est
préalablement travaillée de jus entrecroisés, jeux de transparences sur
lesquels sont ancrés les dessins des figures et que viennent enfin les pâtes
colorées, les jeux de motifs et de taches venant bloquer les tracés. Autant il
y a une décision du graphisme - dont certains repris d’une toile à l’autre avec
un faible écart semblent indiquer qu’ils peuvent avoir été réalisés à partir
d’un document photographique ?-, autant les aspect chromatiques et le
traitement des matières obéissent à une logique de recouvrements successifs qui
déplacent, modifient le contexte et même peuvent, comme c’est le cas dans le
panneau gauche d’un grand triptyque (titre ?) faire basculer
l’univers d’une chambre à celle d’une forêt. Le corps est une ossature fixe, une
structure ou une ancre autour de laquelle tournent les flux de peinture, comme
se resserre l’étau des mains sur un objet qu’elles saisissent. Le désir de
peinture étreint le sujet.
Dans une peinture récente, Alma, la blanche silhouette d’une
dormeuse, allongée sur le dos, repose sur (ou dans) le rose d’un fond presque
uni, ourlé cependant de faibles nuances tandis qu’au dessous d’elle s’ouvre en
éventail l’évocation de ce qui pourrait être un nénuphar géant ou une fleur de
lotus telle que l’on en croise dans certaines peintures religieuses de l’Inde.
A y regarder de plus près, ce motif mi-floral, mi-organique, n’apparaît comme
tel que par la circulation du rose qui, par recouvrement partiel, venant de la
partie supérieure du tableau, descend et découpe (ou unit - c’est selon -)
maints fragments d’une texture de signes variés, de celle qui constituait
habituellement la matière des textiles. Le corps est nu, les bras repoussés en
arrière du visage, la poitrine découverte, offerte dans une pose abandonnée alors
qu’une étrange corolle qui s’ouvre et s’étale au sol (tels les volants d’une
jupe), ou encore qui enfle et semble prête à éclore, incarne vraisemblablement,
par les substances qui la constituent, la
manifestation même du désir. Une ligne, traversant le tableau à
l’horizontale, évoquant le tracé d’un oscillogramme, traduirait peut-être alors
le pouls ralenti de l’endormissement. Les
endormies ne dorment que d’un œil.
(texte figurant au catalogue Florence Dussuyer, 2013-2017, publié par Christian Guex de la Galerie Au delà des apparences, disponible à la galerie - avec les contributions de Patricia Houg, Armand Dupuy, Rosario Mineo Martin Laquet et Philippe Agostini) - on peut consulter les travaux de Florence Dussuyer sur sa page Facebook ainsi que sur son site
dimanche 29 janvier 2017
Carnages chez Cranach
Lucas Cranach
"Aussi souvent que les princes vous emmèneront chasser, vous transporterez partout avec vous un panneau, que vous compléterez au milieu de la chasse, où vous dessinerez comment Frédéric abat un cerf, comment Jean poursuit un sanglier." Christoph Scheurl, extrait d’une lettre adressée à Lucas Cranach, 1509
1- Repérages
Il est peu probable que ce soit à ce tableau, « Chasse au cerf de l’électeur Johan Frédéric le sage »
que l’auteur de cette lettre, Christoph Scheurl, humaniste et
professeur à l'Université de Wittenberg, fasse directement allusion
(puisque le tableau en question date de 1529), mais peut-être plus
directement aux dessins,
dont on dit bien qu’il ne nous en reste finalement que peu de traces -
que Lucas Cranach réalisait souvent au cours de ses voyages.
Pourtant, à bien y réfléchir, soit cette remarque donne envie de sourire, par l’apparente naïveté qu’elle contient, imaginant par exemple le peintre au milieu de ce beau désordre, saisissant au vol la course frénétique des cervidés, croquant à tout va les bêtes affolées par les meutes de chiens lancés à leurs trousses ou s’appliquant à dessiner ceux acculées à la rivière, harcelées par les piques des veneurs… soit, on peut y discerner une pointe d’ironie concernant précisément la représentation de cette faune, telle qu’elle peut apparaitre ici, relevant par bien des points à celle déjà répertoriée par les miniatures des livres d’heures, ou du fameux livre de chasse de Gaston Phébus (1387-89)
Pourtant, à bien y réfléchir, soit cette remarque donne envie de sourire, par l’apparente naïveté qu’elle contient, imaginant par exemple le peintre au milieu de ce beau désordre, saisissant au vol la course frénétique des cervidés, croquant à tout va les bêtes affolées par les meutes de chiens lancés à leurs trousses ou s’appliquant à dessiner ceux acculées à la rivière, harcelées par les piques des veneurs… soit, on peut y discerner une pointe d’ironie concernant précisément la représentation de cette faune, telle qu’elle peut apparaitre ici, relevant par bien des points à celle déjà répertoriée par les miniatures des livres d’heures, ou du fameux livre de chasse de Gaston Phébus (1387-89)
![]() |
Détail de Chasse au cerf de l’électeur Johan Frédéric le sage 1529
Détail du Livre d'heures de Marguerite d'Orléans 1430 (BNF)
|
En 1504 Lucas Cranach (l’ancien) quitte Vienne pour Wittenberg, pour s’installer comme peintre de cour au service de l’électeur Frédéric III de Saxe. Dans
les années qui suivent cette prise de fonction, Cranach modifie
sensiblement sa façon de peindre. Les caractéristiques expressives de sa
période viennoise cèdent le pas à une mise en forme que l’on a dite
plus mesurée et plus stylisée. Les raisons de cette transformation sont
multiples et sont sans doute dues à des nécessités d’ordre politique (la
Réforme) autant qu’esthétique (affirmation d’un style), mais aussi très
certainement pratique.
En
effet, afin de répondre aux multiples commandes de « reproductions » de
ses peintures, qui lui sont faites par les différents princes de Saxe,
Lucas Cranach met en place, dès 1525, un atelier auquel il associe ses
fils (Lucas junior et Hans). Quelques historiens de l’art considèrent,
pour cette dernière raison, que cette période, plus maniériste, fut
aussi sans doute moins riche en inventions que la période précédente…
Ainsi, en 1858, on pouvait lire dans la revue L’artiste (partie 2. Éditeur Aux bureaux de L'Artiste, P.214) : « Les Chasses au cerf
des deux Cranach n’ont pas la valeur artistique des tableaux du Louvre ;
mais ils sont curieux comme études de costumes et de mœurs».
![]() |
Détails de "Chasse au cerf de l’électeur Johan Frédéric le sage" (1529)
et "Chasse près du château de Hartenfels" (1544) |
Jean Claude Bourdais avait tenté de démêler(*),
dans une première approche, la question de l’attribution de ces scènes
de chasse (car il en existe plusieurs !) au père ou au fils Cranach (les
deux Lucas), en se basant sur ce que les différents musées, où ces
peintures sont conservées, proposaient comme documentation. Il en avait alors recensé au moins cinq : quatre peintures et une gravure.
1 - Chasse au cerf de Johann Frédéric, attribué à Cranach le Jeune vers 1544, au Kunsthistorisches Museum de Vienne,
2 - Chasse au cerf en l'honneur de Charles Quint au château de Torgau, attribué au Vieux (ailleurs au Jeune), 1545, Musée du Prado de Madrid,
3 - Chasse au cerf de l'électeur Frédéric le Sage, attribué à Cranach l’ancien, 1529, Kunsthistorishes Museum de Vienne,
4 - Chasse au cerf en l'honneur de Charles Quint au château de Torgau, attribué l’ancien (mais sur quelques sites au jeune !), peint en 1544, Muséo del Prado, Madrid,
5 – Chasse au cerf de l'électeur Johann Frédéric, au musée de Vienne, une encre attribuée (selon les sites) plutôt au fils, datée aussi de 1544.
A celles-ci, on peut encore en ajouter deux autres :
6 - Chasse au cerf de l'électeur Frederick le sage, attribuée à Cranach l’ancien (très proche dans la fig.4) datant aussi de 1929, au Museum for Kunst, Copenhague
7 - Chasse près du château de Hartenfels, attribuée à Cranach le jeune, vers 1544, au musée de Cleveland.
7 - Chasse près du château de Hartenfels, attribuée à Cranach le jeune, vers 1544, au musée de Cleveland.
L’ensemble
de ces peintures est construit selon une structure paysagée assez
proche : un bras de rivière ou un plan d’eau (un marais parfois ?)
entouré de hautes futaies cerne une clairière. Le lieu est situé dans
les environs d’un château figuré en arrière-plan.
Quatre
tableaux sur six (fig 1,2,4,7), tous datés de 1544 ( ?) indiquent sans
ambigüité qu’il s’agit de celui de Hartenfels, qui se dresse en bordure
de l’Elbe, dans la ville de Torgau. La présence des écussons de la cité
peints sur la partie supérieure de deux d’entre eux (fig.1 et 4)
l’atteste.
![]() |
Détails à gauche de "Chasse au cerf en l'honneur de Charles Quint" (1545) - "Chasse près du château de Hartenfels" (1544),
Détails à droite : "Torgau" gravure de 1560 et "Torgau" Lithographie 18e |
Le
point de vue n’y est cependant pas toujours le même, présentant les
façades du château sous des angles légèrement différents - ce qui fait
dire à J-C Bourdais que nous avons affaire à une sorte de léger
« travelling circulaire… » -. Dans deux peintures (fig. 1 et 2), la
ligne d’horizon, située assez haut, permet de se rendre compte que ce
terrain de chasse est visiblement localisé de l’autre côté du fleuve.
Pour
deux autres panneaux (fig.3 et 6), il y a peu de chance qu’il s’agisse
du même lieu, étant donné, d’une part la situation haut perchée du
château et, d’autre part, en tenant compte des dates de construction du
château de Hartenfels ( entre 1532 et 1544), sachant que les peintures en question sont datées aux alentours de 1529.
![]() |
Deux détails des deux "Chasse au cerf de l’électeur Johan Frédéric le sage" (1529)
Détails de gravures et photographies de Chateau de Wartburg (gauche) et de la Veste Coburg (droite)
|
Selon toute vraisemblance, il pourrait s’agir plutôt ici de deux autres châteaux, respectivement celui de Wartburg et celui de la Veste Coburg,
deux lieux où Martin Luther résida sous la protection des ducs
Electeurs de Saxe, afin échapper à la condamnation à mort dont il était
menacé, suite à son excommunication par l’église Catholique et dans
lesquels il rédigea la traduction du Nouveau Testament en allemand.
Cependant,
il faut bien le dire, il ne s’agit sans doute pas d’une figuration
réaliste, mais plutôt d’une « localisation », soit une façon de désigner
un domaine (donc son propriétaire), tel que précisément cela se faisait
déjà dans les enluminures du Moyen-âge.
2- bât l'eau
« Après avoir épuisé ses ruses, l'animal est gagné par la fatigue. Il est malmené, sa silhouette s'affaisse, il porte la hotte, tire la langue, ses membres raidissent; il est sur ses fins. » Souvenir du Duc de Brissac (*)
Malgré l’apparent
désordre, amplifié par les courbes distendues du paysages, où s’agitent
en tous sens personnages et animaux, on peut remarquer que le sens de
lecture de ces tableaux est tout de même organisé, du haut vers le bas,
décrivant chronologiquement, par lacets entrecroisés, le déroulement de
la chasse : la levée du gibier dans les bois, par les cavaliers et la
meute de chiens, la course pour l’épuiser, la traque pour l’amener
jusqu’au plan d’eau et l’embuscade tendue de l’autre côté de la rive au
plus proche de nous.
Deux éléments
semblent cependant rompre avec la tradition de la représentation du
moyen-âge. D’une part la chasse au cerf était exclusivement représentée
en forêt profonde alors qu’ici il parait évident que l’issue s’appuie
sur l’obstacle liquide, sorte de barrière naturelle qui ralentit la
course et permet aux archets embusqués d’ajuster leurs cibles. D’autre
part la profusion des cerfs chassés donnent l'impression d'un carnage.
3 - récits superposés
« La vie chevaleresque du docteur avait parfois quelque chose de très théologique. Un jour, on prépare des filets, on ouvre les portes de la forteresse; les chiens, aux oreilles longues et pendantes, s'élancent. Luther avait voulu goûter le plaisir de la chasse. Bientôt les chasseurs s'animent; les chiens se précipitent; ils forcent les bêtes fauves dans les broussailles. Au milieu de ce tumulte, le chevalier George, immobile, avait l'esprit rempli de sérieuses pensées à la vue de ce qui l'entourait, son cœur se brisait de douleur, « N'est-ce pas là, disait-il, l'image du diable, qui excite ses chiens, c'est-à-dire, les évêques, ces mandataires de l'Antéchrist, et les lance à la poursuite des pauvres âmes'?Un jeune lièvre venait d'être pris; heureux de le sauver, Luther l'enveloppe soigneusement dans son manteau, et le dépose au milieu d'un buisson; mais à peine a-t-il fait quelques pas, que les chiens sentent l'animal et le tuent. Luther, attiré par le bruit, pousse un cri de douleur « 0 pape dit-il, et toi, Satan! C'est ainsi que vous vous efforcez de perdre les âmes même qui ont déjà été sauvées de la mort ? » Jean-Henri Merle d'Aubigné, « Histoire de la Réformation du XVIe siècle ». (Tome 3). C. Meyrueis (Paris), 1860-1862. BNF
Si la chasse aux
grands animaux (ours, sangliers, cerfs…) était, on le sait, l’une des
distractions favorites des princes, l’activité se déroulait selon un
rite et des codes précis, affirmant autant les rapports sociaux que la
nécessité sans cesse renouvelée d’insister sur la suprématie du seigneur
sur la nature. Chasser le cerf était donc une façon ancestrale (et
archaïque) d’affirmer ses pouvoirs. L'animal incarnait bien plus l’idée
d’une figure primitive, voire mythique, que celle d’une simple proie.
Poussé de l’obscurité des forêts à la lumière des clairières, le cerf,
particulièrement par la fascination qu’exerçait sa ramure (couronne),
était considéré comme le plus « noble » des gibiers (et donc le gibier
des nobles).
La présence des cerfs dans l’œuvre de(s) Cranach est une sorte de fil
rouge. L’animal n’y est d’ailleurs pas représenté que dans la posture
fatale des scènes de chasses. Que ce soit dans le jardin d’Eden,
accompagnant les figures du premier couple s’apprêtant à consommer le
fruit défendu (comme chez Durër), ou dans l’illustration de la légende
de Saint Eustache (celui à qui le Christ en croix apparut entre les cornes d’un cerf pour le convertir)...
Ou encore dans l’interprétation de différents récits mythologiques (Vénus et Apollon, Vénus et Amour…),
le cerf, parfois accompagné d’une biche, est là, docile et
bienveillant, montré souvent de profil (nous regardant d’un œil), témoin
privilégié de la scène où il figure.
Dans Diane et Actéon,
une scène de chasse à courre se déroule en arrière-plan, derrière une
haie, alors qu’au premier plan, le chasseur ayant surpris la déesse au
bain subit déjà les conséquences de sa métamorphose. Les deux mondes,
celui de la réalité et celui du mythe s’y superposent à travers les
thèmes de l’animalité, de l’érotisme, du sacré et de la violence…
En
ce sens, la figure du cerf est bien emblématique des glissements
sémantiques possibles qui s’opèrent entre le paganisme et le
christianisme en cette époque quelque peu troublée de la Renaissance, et
plus particulièrement en Allemagne.
Pour
en revenir aux panneaux de chasse à courre, et d'abord les premiers
d’entre eux, peints aux alentours de 1529, il semble que le choix de ce
sujet (chargé de symboles) excède l’envie de présenter le seul
divertissement du prince. Plus encore que l’affirmation de la force et
du courage du maître des lieux, ces chasses sont bien des allégories du
pouvoir politique et de la détermination des ducs électeurs de Saxe dans
les différents combats où ils s’engagent, notamment en protégeant
Luther (et donc en s’opposant par là même aux exigences de l’Eglise
catholique).
L’esprit
naissant de la Réforme ne fut pas sans avoir des répercussions fortes
sur un ensemble de phénomènes sociaux, politiques, économiques voire
culturels internes au Saint Empire. L’un d’entre eux, le plus sanglant
sans doute, fut la guerre des Paysans (1524-1525). Ce soulèvement des paysans
motivé par des revendications religieuses et sociales, issues en partie
de l’esprit de la doctrine Luthérienne sera pourtant suivi d’une
répression violente (plus de 100 000 morts), encouragée d’ailleurs par
des propos de Luther pour qui se révolter contre son souverain, c'est se
révolter contre Dieu lui-même.(1)
On
pourrait, de la même façon, rapprocher la reprise ultérieure de ce
thème de la Chasse, dans les peintures réalisées entre 1540 et 1546, par
l’un et l’autre des Cranach, à la montée en puissance de la défiance
grandissante des princes de Saxe vis-à-vis du pouvoir de l’empereur
Charles Quint. L’une de ces peintures, étant justement en l’hommage de
ce dernier, pourrait ainsi avoir valeur non de révérence, mais
d’avertissement.
Il
ne serait donc pas impossible (quoique nulle trace ou témoignage ne
l’indique) que les faits historiques qui jalonnent cette période
mouvementée, trouvent un écho dans ces peintures, ces chasses étant
aussi, dans leur organisation autant que dans leur déroulement, un
pendant symbolique de la guerre.
__
1
- « Quand même l'autorité serait tyrannique et injuste, cela
n'excuserait aucunement l'émeute et la révolte, car châtier l'iniquité
n'appartient pas à tous; l'autorité seule (entendre les princes) a le
droit de punir; elle a le glaive en main, comme disent Paul et Pierre;
c'est à elle que Dieu a confié le châtiment du méchant. », Luther cité
par Jean Jansen dans « L’Allemagne et la Réforme », 1887
4 - En marge
"Ne va pas crotter tes souliers dans la forêt profonde, un seul arbre suffit pour égarer l’enfant : cache-toi derrière." Eric Chevillard, L'autofictif, 742 (3)
Il
y a tout de même de curieux détails dans ces scènes de chasse dont je
ne parviens pas vraiment à m’expliquer la, ou les significations. Je me
contente donc ici de les relever en espérant qu'ils piquent la curiosité
d'autres personnes.
Dans les deux premiers tableaux de 1529, sur la droite, un groupe de cavaliers - des seigneurs armés si l’on en juge par les mises – semble se tenir à l’écart de la course effrénée des bêtes, comme s’il se contentait d’observer.
Autre détail, dans
les deux tableaux, une barque transporte des couples (ou tente de
traverser la rivière ?). Bien que présents, ils ne semblent pas se
soucier de la chasse outre mesure. A l’arrière de l’une des ce barques,
il semble même qu’un moine (?) entreprenne une femme. Vraiment étrange!
(article initialement publié sur appeau vert overblog en décembre.2009 par ap)
Libellés : notes
chroniques,
Cranach,
notes,
peinture
Inscription à :
Articles (Atom)