mercredi 21 décembre 2016

De chair et de couleur

Francis Bacon





Je viens d’évoquer le travail de Francis Bacon, notamment à propos de sa série de Papes, et sans doute trop brièvement. Il faudrait s'y pencher encore, revenir et interroger cette position assise qui occupa tant Francis Bacon, expliquer cette relation de la chair et de la religion, expliquer les rapports entre Rembrandt et Soutine et Titien... Mais je veux dire ici à quel point la rencontre avec la peinture de cet artiste anglais, bien avant ma rencontre avec la personne, a été déterminante dans mon propre cheminement. 
J’ai croisé pour la première fois les travaux de Francis Bacon dans une revue, Opus International  dont le n° 68 lui était consacré. A part la couverture présentant un autoportrait de 1973, l’ensemble des reproductions y était, si mes souvenirs sont bons, en noir et blanc.  Je note cela parce que ce n’est que lors de la rétrospective de la Tate Galery, à Londres, que j’ai pris la pleine mesure des couleurs dans les peintures de Francis Bacon. Entre temps bien sûr j’avais lu à peu près tout ce qu’il était possible de trouver sur ce travail, des entretiens de David Sylvester, aux textes de Michel Leiris ou de Jacques Dupin en passant par la formidable analyse de Gilles Deleuze. Tous parlaient de l’importance de la couleur mais je n’aurais jamais imaginé à quel point les roses fuchsia, les oranges ou les bleus qui composaient les fonds unis de certains tableaux étaient à ce point intenses. Devant ces peintures l’intensité des pigments relevait de la pure décharge électrique.
Je ne saurais dire exactement (même encore aujourd’hui) ce qui m’a d’emblée attiré dans ces peintures de Francis Bacon et que je n’ai pas reconnu chez d’autres peintres que l’on disait pourtant proches de ses préoccupations, comme par exemple Rustin, Vélickovic ou Reyberolle, car ce n’est pas à proprement parlé le sujet (l’ambiance) ou l’effet de distorsion de la figure par l’épanchement de la matière qui s’imposait à mon regard. D’ailleurs, ce n’était pas qu’un problème de regard (de vue) mais bien davantage une sorte d’évidence ou de familiarité, quelque chose que je reconnaissais pour l’avoir toujours ressenti, quelque chose de décidément là.


Les corps peints par Francis Bacon ont une densité particulière qui n’est ni vraiment dessinée, ni vraiment surfacée et qui ne procède pas d’un remplissage. C’est une concrétion de coups de brosse, une trame, ou un tressage si l’on veut, qui brasse la pâte et la condense. Ces corps peints sont le résultat d’une succession de coups (d’où le côté cabossé), dont les directions multiples, les effacements ou les recouvrements nouent la figure. Tout prend naissance dans le choc de ses élans contraires, contrariés. Ici encore c’est l’équivalent d’un électrochoc qui restitue la carnation dans sa lumière et dans son épaisseur. Cette densité de la chair n’est pourtant pas opaque (rarement en tous cas) mais lumineuse, presque nacrée. 

Bien entendu, ce que je dis là ne vaut pas pour tous les tableaux, car il arrive que le dépôt de pigments soit plus ou moins dense et qu’il atteigne l’aspect crayeux. C’est sans doute cette masse des corps dépliés, enroulés, noués, retaillés par le tranchant coloré (ou sombre) des fonds qui est à mes yeux le plus émouvant.

***


Une chose m’avait frappé lors de ma rencontre avec Francis Bacon, c’était l’anneau en argent qu’il portait autour cou. Cet anneau, quasiment enfoncé dans les replis de peau, rappelait les structures tubulaires qui constituent l’essentiel des éléments de décor de ses peintures.

Les corps figurés dans les peintures de Francis Bacon sont presque toutes abîmés, déboîtés, secoués de spasmes, déchirés, meurtris.  Le corps y est à vif, écorché comme dans le bœuf suspendu de Rembrandt ou de Soutine, deux peintres qu’il appréciait d’ailleurs beaucoup.


« Tout cela est d’abord de la viande ! […] L’histoire de la peinture occidentale c’est la chair à nu… », me confiait-il en vidant sa bière, sur la terrasse d’un café en haut du cours Mirabeau, avant d’ajouter : « Toutes mes crucifixions racontent cela. Il y a l’histoire des hommes, et aussi la mienne, la votre sans doute… »

Francis Bacon s’exprimait dans un français remarquable avec à peine quelques hésitations de vocabulaire. Ses gestes étaient un peu maladroits, pas très bien ajustés, ses mains bougeaient sans cesse sur la table, il tripotait le ticket de consommation jusqu’à le réduire en pâte, remuait son verre d’une main tout en manipulant le dessous de verre en carton de l’autre, dessinait (avec les résidus de mousse) des lignes circulaires sur le marbre rond de la table.

La question qui me brûlait les lèvres était celle de la façon de peindre. Sa réponse fut courte  :
 «Je ne me souviens pas de ces moments là, en général ça va très vite, quand ça ne ressemble pas à ce que je veux cherche - mais peut-être a-t-il dit à ce que je veux ?-, je détruis la toile. »


Lorsque l’on regarde les peintures de Francis Bacon on peut voir cette urgence ou cette précipitation, ce tumulte du corps contenu par la couleur, ou les lignes.

J’ai regardé le peintre s’éloigner dans la foule de sa démarche chaloupée. Sur la table, les traces de bières séchées dessinaient le buste penché d’un homme que le serveur, aussitôt les consommations payées, a effacé d’un coup de torchon.


Francis Bacon, ivre, en interview dans son atelier, le 2 juillet 1964, filmé par Pierre Koralnik pour la télévision Suisse.




par ap)

 

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